L'Histoire de Lectoure

 

Une ville d’art et d’histoire

Lectoure ne cesse d’étonner, d’interroger et de demeurer dans le souvenir de tous ceux qui l’ont visitée. La parfaite adaptation au site, la richesse en monuments, la notoriété de nombre de ses habitants font supposer une histoire chargée de gloire sans commune mesure avec les activités qui sont siennes au XXe siècle. Cette générosité des époques passées lui a valu le titre envié de « cité d’Art et d’Histoire ».

 

Vue aérienne de Lectoure depuis l’ouest

 

Un site habité de longue date

Au nord du département, non loin de l’Agenais, le Lectourois appartient à la Gascogne, non à celle des collines mais à celles des plateaux, bordés de corniches boisées et de vallées étroites. Le sous-sol se compose d’une superposition de couches calcaires et de marnes d’époque tertiaire, qui s’échelonnent de la plaine du Gers (88 m) aux strates supérieures (180 m). Il en découle des positions défensives naturelles, de beaux escarpements qui seront largement dissuasifs et qui, pour Lectoure, vont soutenir les remparts.

La véritable histoire commence avec l’installation sur ou auprès de ce promontoire d’un groupement d’hommes bientôt organisés en un « peuple ». Au cours du IIe siècle av. J.C., à partir de cet oppidum, cette peuplade nommée Lactorate établit un petit royaume.

César rapporte dans la Guerre des Gaules qu’un Aquitain du nom de Piso a combattu et péri dans les rangs des Romains. C’était le petit-fils d’un roi qui avait reçu du Sénat le titre d’ami du peuple romain. Tout porte à croire qu’il s’agissait du roi de la peuplade des Lactorates ; le pacte d’amitié qui liait Rome au royaume de Lectoure remonterait aux environs de 120 av. J.C.
De récentes découvertes viennent confirmer ces maigres éléments ci-dessus. Au moment de la construction du nouveau lycée, à la fin des années 60, les engins de terrassement mettent à jour une douzaine de puits funéraires gaulois qui ont livré un important matériel, riche d’enseignements : amphores, vases, poteries témoignent d’échanges commerciaux avec Rome, bien antérieurs à la conquête par Crassus. Les intérêts commerciaux l’ont emporté sur les liens du sang ; les Aquitains combattent sans l’aide des Lactorates, la tâche de Crassus en est d’autant facilitée.

Cette attitude vaut à la tribu des Lactorates d’être traitée en ami ; de ne point trop verser d’esclaves, d’or, de blé ou autres denrées alimentaires… aux vainqueurs de Rome.

 

La cité des Lactorates

Une fois la région pacifiée (56 av. J.C.), Auguste réorganise le territoire autour de 9 principaux peuples parmi lesquels celui des Lactorates. Cette nouvelle division portera le nom de Novempopulanie. Peu à peu y pénètrent genre de vie, type de construction, organisation rurale et système d’échanges qu’imposent les vainqueurs.

Plus, certaines traditions romaines sont servilement imitées par les habitants de Lectoure : graver sur la pierre ou sur le bronze des ex-voto ou des épitaphes ; on en a retrouvé beaucoup. Aux simples agrégats de cabanes protégées par un retranchement de terre se substituent maisons et monuments bâtis en dur à la romaine. La hauteur reste occupée, avec ses sanctuaires (temples), ses monuments de prestige, mais à son pied se sont construits, en terrain plat, près de la rivière, des quartiers neufs à Pradoulin. Sur les pentes sud, utilisant l’abondante source de la Hountelie, s’installent maisons patriciennes et thermes. Dans la ville nouvelle les rues se coupent à angle droit ; elles sont pavées ou dallées, bordées de trottoirs, dotées d’un réseau d’égouts, d’aqueducs. Parmi les monuments publics, un forum, un théâtre, une basilique, peut-être un amphithéâtre ; une vaste nécropole (à l’Est sous les stades actuels) contient des centaines de sarcophages. On estime que la ville devait compter entre 5 000 et 10 000 habitants.

Dans les campagnes, en partie défrichées, s’implantent de vastes exploitations agricoles, des villae, à proximité des voies de communications qui convergent sur Lectoure : la route Toulouse-Bordeaux qui doublait sur la rive gauche la voie fluviale de la Garonne ; la voie N-S. venant du centre de la Gaule reliant Agen à St Bertrand-de-Comminges par Lectoure et Auch. Deux vestiges de première importance sont encore visibles sur le terrain l’un vers Pauilhac, l’autre vers Astaffort.

 

Les dieux de Rome et les cultes orientaux

Sous l’influence romaine se développe le culte de « Jupiter très bon et très grand » qui de tous les dieux importés connaît la meilleure fortune. Un temple lui est dédié sur l’acropole lectouroise.

Aux IIe et IVe siècles, les cultes venus d’Orient, porteurs pour les fidèles de nouvelles espérances, connaissent un remarquable essor. Lectoure, pour des raisons qui nous sont inconnues, devint un centre de culte éclatant.

La ville conserve une série de 22 autels tauroboliques et crioboliques, l’une des plus belles et des plus complètes de tout le monde romain, qui donne au musée un relief exceptionnel. Ces pierres nous apprennent que la consécration à Cybèle et à Atys par l’égorgement d’un taureau (ou d’un bélier) et le baptême du sang y fut, à trois reprises au moins, l’objet de cérémonies publiques massives, le 18 octobre 176 sous Marc Aurèle, le 24 mars 239 et 8 décembre 241 sous Gordien III. Pour ce culte importé de toute pièce de Phrygie, les prêtres furent des esclaves d’origine orientale. Les fêtes avec danses scandées par la flûte phrygienne et cymbales se terminaient par des scènes de délire et d’automutilation.

L’aristocratie et les autorités municipales locales se convertissent rapidement : dès 176, elles faisaient célébrer un taurobole pour le salut de la maison impériale ; le 8 décembre 241, elles renouvelaient le geste pour l’empereur Gordien III, pour sa femme, l’impératrice Sabrina Tranquillina, et aussi pour la prospérité de la « cité » de Lectoure.

Rien d’étonnant si le christianisme a des difficultés pour s’implanter ; les intérêts économiques l’emportaient.

La tradition retient le nom de 4 martyrs qui paient de leur vie cette forte opposition : saint Clair, saint Babyle, saint Gény, et saint Maurin. D’après la légende, entraîné au temple de Diane (ou de Jupiter), l’évêque Clair refuse de sacrifier aux idoles et se met en prière ; aussitôt les statues des dieux tombent et se brisent. L’endroit appelé « Croix de Saint-Clair », entre Ydrone et le Bastion, est toujours considéré comme le lieu de son martyre. Ses restes ou reliques conservés à Bordeaux furent transférés à la cathédrale à l’occasion de fêtes grandioses en 1858.

Remploi d’une sculpture antique dans une maçonnerie

 

Les invasions

Les premières invasions germaniques de 275 à 282 touchent au cœur la Novempopulanie. L’avance des barbares est jalonnée par les trésors monétaires qu’enfouissent, en ces moments de panique, des hommes qui disparurent sans jamais venir les reprendre. Trois trésors sont dissimulés à cette même époque (281 pour celui de 3731 monnaies inventoriées). La ville en partie détruite, les monuments dévastés, reprend néanmoins vie ; le déclin s’instaure… et c’est l’irrémédiable abandon au début du Ve siècle avec le passage des Vandales et l’installation des Wisigoths.

 

Les temps obscurs

Sur plusieurs siècles nos connaissances restent très limitées : mentions d’évêques présents à des conciles à partir du VIe siècle, création d’un petit prieuré à Saint-Gény concédé à l’ordre de Cluny. La ville s’est installée sur la colline, la cathédrale sur son emplacement actuel ; les défenses naturelles se trouvent renforcées par les blocs de démolition des monuments gallo-romains.

Du morcellement du duché de Gascogne (érigé en 864) naissent quantités de seigneuries et de vicomtés, dont la vicomté de Lomagne qui englobait le territoire de Lectoure.

La dynastie des ducs de Gascogne s’éteint en 1032 ; le duché passe alors dans la mouvance du duc d’Aquitaine et Aliénor seule héritière l’apporte en dot lors de son second mariage en 1152, avec Henri Plantagenet, bientôt roi d’Angleterre.

Ainsi Lectoure rend hommage au roi d’Angleterre ; plus, Edouard Ier devient co-signateur de la ville ; ses représentants ou bayles sont installés à Lectoure et dans la vicomté jusqu’au milieu du XIVe siècle.

 

 

Armoiries des comtes d’Armagnac (d'argent au lion de gueules)

 

La résidence des Comtes d’Armagnac

En cette fin du Moyen Age, l’histoire de Lectoure est intimement liée à la vie, aux vicissitudes politiques et à la fin tragique des Comtes d’Armagnac ; ils ont établi ici la capitale de tous leurs états et installé sur l’éperon ouest leur château-résidence. Grâce à des mariages, achats, héritages, conquêtes, leurs modestes possessions du début sont devenues au XVe siècle vastes au point d’inquiéter les rois de France. Les possessions constituent deux noyaux principaux : l’un au sud de la Garonne, l’autre en Rouergue et en Auvergne. Par sa position géographique et son assiette quasi-imprenable, Lectoure s’est imposée. Bernard VII, comte d’Armagnac, prend le parti du Roi de France lors de la recrudescence des guerres franco-anglaises ; il en profite pour agrandir son patrimoine et, par mariage, devint cousin du roi de France. Le nom d’Armagnac devient synonyme de nom de la cause française ; n’a-t-on pas donné à Jeanne d’Arc, par dérision, le nom d’« Armagnageoise » ?

Jean IV et Jean V eurent une politique moins claire, faite d’atermoiements, de trahisons et serments non tenus. Jean V affichait même une passion incestueuse pour sa sœur Isabelle. Au comble de l’audace, le comte demande au pape une dispense pour pouvoir célébrer son mariage ; pour réponse le pape les excommunie tous les deux. Louis XI trouve là une occasion d’intervenir et de s’approprier de vastes territoires : ses troupes envahirent le Rouergue puis mirent en janvier 1473 le siège devant Lectoure. Celui-ci dure jusqu’au mois de mars où, à l’issue de négociations, les deux parties tombent d’accord : le comte et les habitants auront la vie sauve tandis que les hommes du roi pourront pénétrer dans la ville et la forteresse. Une fois dans la place la soldatesque se déchaîne : on massacre, pille, incendie, démolit méthodiquement.

« La ville de Lectoure, écrit Dom Brugèles, fut dans un moment remplie de corps morts qui, par leur puanteur, contraignirent l’armée du roi à se retirer. Les loups et les autres bêtes carnassières, attirées par l’odeur des cadavres, furent pendant plus de deux mois les seuls habitants de la ville. »

 

de la Renaissance aux guerres de religion

Assez vite Lectoure renaît de ses cendres ; Louis XI dispense de taille tous ceux qui viennent s’y installer. Les chantiers ne manquent pas : la cathédrale à demi ruinée, l’église du Saint Esprit effondrée, les hôpitaux à reconstruire, les fortifications à relever, les habitants à reloger… Le XVIe siècle sera une nouvelle jeunesse pas seulement pour les pierres mais aussi intellectuelle : le collège devient un foyer brillant d’études humanistes, bourgeois et érudits s’intéressent à l’Antiquité et à la langue gasconne, tel Pey de Garros. Ils peuplent la cour de Nérac.

Nous trouvons la première mention de l’hérésie huguenote à Lectoure en 1551. Influencé par les foyers voisins de propagation – Mauvezin, Agen et Nérac – les habitants prennent rapidement le parti de la Réforme. Catholiques et protestants cherchent à détenir la « clé de la Gascogne » possession de la reine de Navarre, Jeanne d’Albret.

Montluc, dans ses Commentaires, nous conte avec force détails les différents épisodes de cette guerre fratricide où il ne fit pas de quartier. Les opérations militaires commencent à Saint-Mézard : il fait prendre quelques huguenots « pour les empêcher de rompre l’église et de prendre les calices ». Il met ensuite le siège sur Lectoure : 3 pièces d’artillerie placées sur le plateau de Lamarque à quelques 150 m du rempart battent la muraille en vain. Il fallut prolonger le siège plusieurs jours avant que la garnison n’offre de capituler « à la condition de pouvoir sortir en armes et vie sauve ». L’Edit de Nantes assure la coexistence des deux religions, les protestants entretenaient un temple, disposaient de deux régents sur quatre et de trois consuls sur six.

Plan de Lectoure par Tassin, vers 1630 [Archives municipales, cote 1S1]

 

Durant les derniers siècles d’ancien Régime, avec la paix revenue, Lectoure abandonne en partie sa fonction militaire pour un développement plus diversifié ; malgré les épidémies ou disettes, la population augmente. Les diverses fonctions de la cité – religieuses, administratives, judiciaires, militaires, intellectuelles – attirent de nombreux titulaires et apportent des revenus significatifs : artisans et agriculteurs profitent de leurs commandes.

La grande affaire du milieu du XVIIIe siècle fut la construction de la tannerie royale. La première pierre fut bénite le 27 janvier 1752. Elle fonctionne avec près de cent salariés mais l’épizootie de 1774 rend l’approvisionnement en cuirs difficile et amène son déclin.

La bourgeoisie qui constituait une société policée, cultivée, humanitaire et pacifique s’enthousiasme pour les idées révolutionnaires ; de même la génération qui monte, nombreuse, ardente et belliqueuse. Dans le Deuxième Bataillon des Volontaires du Gers, commandé par le Lieutenant-Colonel Laterrade, s’enrôlent les « illustres » de Lectoure.

Pierre Banel, comme Hoche, n’a pas donné sa mesure : il mourut général de brigade à moins de 30 ans. Joseph Lagrange abandonne la charge de maire pour les armes ; l’histoire a retenu autour de Jean Lannes, Jérôme Soulès, Jean-Baptiste Dupin, Gervais-Protais Subervie mais on ne parle pas des 240 lectourois partis défendre la République en 1793-1794.

La plupart des familles nobles restent sur leurs terres pour conserver leurs biens ; l’attitude fut plus intransigeante vis-à-vis des ecclésiastiques qui furent internés en grand nombre dans les couvents désaffectés. Bernard Descamps, avocat à la sénéchaussée, sera l’homme écouté dans les assemblées populaires ; député à la Législative puis à la Convention, il vote la condamnation à mort du Roi par conviction raisonnée.

La politique de Bonaparte faite de clémence et d’autorité marque aussi le retour à la centralisation. Lectoure devient chef lieu d’arrondissement ; à sa tête le premier Consul nomme comme sous-préfet Junqua, ancien maire républicain de l’an II. Son rôle principal sera d’organiser la conscription ; l’Empereur avait besoin de plus en plus de soldats : réfractaires, insoumis, déserteurs étaient nombreux et trouvaient partout des complicités.

 

La période Contemporaine : de délicates mutations

Au XIXe siècle, les responsables de la cité essaient de conserver les acquis et de l’ouvrir vers l’extérieur : mais la configuration du site ne permet pas de grands aménagements et les mentalités ne sont guère intéressées par le progrès. Lectoure reste un grand bourg rural où les personnes cultivées débattent davantage de politique, de littérature, d’histoire que d’économie. Si Ducos du Hauron invente à Lectoure par accident le principe de la photo couleur, les bourgeois rassemblent vieux documents, contes gascons, ou se lancent dans la défense des idées républicaines : Lectoure, foyer libéral, s’oppose au coup d’état du 2 décembre 1851, élit très vite une municipalité d’opposition et un député opportuniste, le propre fils de Bernard Descamps.

Faute de transformations, la population diminue accentuée par la politique de l’enfant unique et la saignée de la guerre de 1914-1918.

La sous-préfecture disparaît, le collège n’est sauvé qu’in extremis, les foires et marchés sont délaissés.

Depuis quelques décennies, profitant de sa situation géographique et de son patrimoine, la ville s’est engagée dans de profondes mutations : les agriculteurs encore nombreux ne sont pas tombés dans la désespérance : réorganisant les exploitations, ils ont diversifié et intensifié les cultures : céréales, oléagineux, ails, melons, graines de semences. Quelques unités industrielles se sont récemment installées tandis que l’artisanat trouve dans les aménagements urbains et la revalorisation du patrimoine nombre de chantiers. Mais l’essor principal revient au secteur tertiaire : établissements scolaires, hôpital rural, maison de retraite.

La grande nouveauté et le grand espoir résident dans l’orientation touristique [ … ].

Sur la richesse de son passé les Lectourois construisent leur avenir.

L’actuel cours d’Armagnac au début du XXe siècle  [Archives municipales, série S]

 

[Texte extrait de « Visiter Lectoure », Georges Courtès, Editions du Sud-Ouest, 1994 – pages 3 à 12 (en vente à l’Office du Tourisme)

Illustrations : photothèque de la mairie]

 

Lectoure sous-préfecture

La ville de Lectoure devient Sous Préfecture en l’An VIII (1799-1800).

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